©Paul Tourneur / ONF

Forêts dunaires : une histoire au service de la protection des dunes

Avant les forêts : un littoral instable et hostile

Fixer le sable, éviter l’engloutissement des villages

Lors de la transgression marine dite "flandrienne" qui a débuté il y a 19.000 ans, la fonte des glaces a entraîné une élévation du niveau marin de près de 120 mètres pour l'amener au niveau actuel. Cette modification majeure s’est accompagnée d’une remontée des nombreux sédiments déposés par les fleuves sur le plateau continental lors des maxima glaciaires. Ces sédiments se sont accumulés sur une zone côtière qui coïncide plus ou moins avec le tracé actuel de nos côtes.

Ces stocks de sédiments ont été ensuite remaniés au cours des évolutions climatiques que subissaient nos littoraux, les dynamiques de végétation étant conditionnées aux climats successifs.

Lors du Petit âge glaciaire, période climatique froide survenue approximativement en Europe et en Amérique du Nord du début du XIVe à la fin du XIXe siècle, le niveau abaissé de l’océan a permis la mobilisation de sédiments. Cela s’est traduit par l’apport à la côte de quantités de sable très importantes. Les chroniques de la fin du XVIIIe siècle regorgent d’exemples d’églises, de villages ensevelis par le sable des dunes sur la côte atlantique lors de tempêtes.

Deux personnes posant devant une cabane ensablée au pied de la dune du Pilat (La teste de Buch)
Photo extraite de l'ouvrage Histoire des dunes maritimes de Gascogne de Pierre Buffault - ©Loïc Gouguet/ONF

Fixer les dunes : la naissance des forêts dunaires

Au début du XIXe siècle, à défaut d’initiative privée, l’Etat s’est substitué partout où les dunes devaient être fixées. l'Etat a ainsi organisé la fixation d'une grande partie des dunes littorales de la côte atlantique. Les objectifs poursuivis étaient l’assainissement des territoires marécageux dont l’avancée des dunes mobiles entravait les écoulements naturels et l’arrêt de l’engloutissement des territoires. Tout le long de la côte, des boisements ont été effectués sur plusieurs tronçons allant du sud de la Bretagne jusqu'au Pays Basque, dont une majorité en Aquitaine. D’autres massifs dunaires, plus au nord, le long de la presqu’île du Cotentin par exemple, bénéficiaient d’une dynamique végétale naturelle permettant le développement d’une végétation fixatrice suffisante.

Peuplement de pins maritimes en forêt domaniale de Mimizan
Peuplement de pins maritimes en forêt domaniale de Mimizan - ©Manon Genin / ONF
Forestiers lors d'une tournée forestière à Mimizan en 1900.
Tournée forestière à Mimizan en 1900.

Tout s’est joué au début du XIXeme.

Le 14 décembre 1810, un décret impérial ordonne aux propriétaires forestiers d’ensemencer les dunes.

A l’intérieur des terres, les techniques utilisées par Nicolas Brémontier (ingénieur forestier du XVIIIe siècle) pour fixer les sables des dunes littorales s'inspirèrent des expérimentations que le chanoine Desbiey avait présentées en 1774 à la Société Académique de Bordeaux. Pour immobiliser les sables, il proposait de favoriser la végétation : après avoir semé des graines de pins, de genêts et d'ajoncs, il avait étendu tout simplement sur le sol des branches d'arbres, qu'il fixait au moyen d'un crochet de bois enfoncé dans les sables. Les graines semées sous ces abris avaient germé aussitôt. La longue histoire de la fixation des dunes est lancée et commence par la gigantesque forêt en construction à cette époque : celle des Landes de Gascogne qui vise à protéger les villages de l’arrière-pays.

A proximité du rivage, dans les régions à fort transit sableux (Aquitaine, Charente) les dunes bordières - toujours alimentées par la plage - continuaient d’avancer dans les jeunes plantations. C’est l’ingénieur des Ponts et Chaussées Goury qui eut l’idée de créer un vaste piège pour arrêter les sables : la dune littorale. Ce cordon, réalisé en Aquitaine entre 1820 et 1860, a été transformé en un cordon continu. Il a été calibré selon un profil à versant au vent de faible pente afin de devenir un véritable piège à sable édifié au plus près de l’océan. Des systèmes de palissades en bois qui étaient régulièrement remontées au fur et à mesure de leur ensablement permirent de constituer d'abord un bourrelet sableux puis une vraie dune haute de plus de 10 mètres. Il convenait de planter ce cordon avec des végétaux adaptés à ces milieux salés, mobiles et ventés. L’oyat (Ammophila arenaria) se révéla l’espèce pionnière la plus adaptée et la plus facilement bouturable pour fixer les dunes. Cette graminée, qui peut développer des rhizomes sur plusieurs mètres de longueur, supporte très bien l’ensablement et sa partie aérienne est parfaitement protégée contre le mitraillage des grains de sable.

Le 19 juin 1857, une loi relative à l'assainissement et à la mise en culture portée par l’ingénieur des Ponts et chaussées, Jules Chambrelent, permet de reboiser un million d’hectares sur des terrains majoritairement privés, dans un triangle allant de Soulac (Gironde) à Capbreton (Landes) et à Nérac (Lot-et-Garonne). La finalité cette fois est d’assainir en asséchant ce secteur qui était une vaste zone humide marécageuse. Une manière efficace de supprimer les moustiques qui y pullulaient et transmettaient le paludisme aux populations. 

Depuis 1862, la gestion des 350 km de cordon dunaire est confiée à l'Administration des Eaux et Forêts puis, depuis 1966, à l’Office national des forêts, qui poursuit le travail de ses prédécesseurs au service de l’environnement et des populations.

La renaissance de la Sologne par les boisements

Au Moyen Âge, la Sologne est décrite comme pauvre et misérable, abîmée par les guerres et par les épidémies. Au fil du temps, le défrichement des terres progresse, si bien qu’à la fin du XVIIIe siècle, les landes nues et les étangs couvrent 72% de ce territoire. La recherche d’une solution naturelle d’assainissement a alors encouragé la création d’une loi similaire à celle de 1857. Ainsi, 100 000 hectares de Pins maritime et de Pins sylvestres viennent peupler ce territoire.  
 
A cheval entre le Loiret et le Loir-et-Cher, la forêt domaniale de Lamotte-Beuvron illustre parfaitement la métamorphose des paysages entraînée par ces boisements. Quand elle est rachetée par l’Etat au XIXe siècle, cette ancienne seigneurie est constituée de pâturages, de cultures abandonnées, de prairies humides et de quelques arbres éparpillés ne formant aucune futaie. Il faudra des décennies de sylviculture pour que Lamotte-Beuvron devienne ce qu’elle est aujourd’hui : une belle et grande forêt de 2 000 hectares peuplée à 60% par des arbres feuillus.

De la protection des territoires à la conservation des écosystèmes

Au XXe siècle, et plus particulièrement dans sa deuxième moitié, l’explosion du tourisme balnéaire a fait passer les zones littorales du "vide" au "trop plein". L’occupation du littoral s’est "approchée" au plus près de la mer, siège d’une économie florissante et objet d’une demande sociétale forte. Mais la zone côtière, notamment sur les littoraux sableux, est mouvante par définition.

Les cordons dunaires, après avoir souffert d’un manque d’entretien entre 1914 et 1945, furent de nouveau l’objet de travaux d’envergure, souvent sous la forme d’un "remodelage mécanique". Il faudra attendre la fin des années 1980 pour que cet "idéal théorique" dunaire soit abandonné progressivement au profit d’une gestion plus durable favorisant des dunes semi-naturelles (plantation d’oyats, couvertures de branchages, filets brise vent), plus complexes et variées sur un plan écologique.

En collaboration avec les scientifiques, et en réponse à la préoccupation grandissante de la société envers la préservation de la biodiversité, l’ONF va alors formaliser le mode de gestion dit du "contrôle souple". Cette méthode vise à utiliser les processus naturels (vent, dynamique végétale…) pour piéger le sable. C'est la base de la mission d'intérêt général de contrôle de l'érosion dunaire, une mission confiée par le ministère chargé des forêts à l'ONF.

Les savoir-faire de base sont ceux qui permettent de réguler la capacité érosive du vent en réduisant sa vitesse, en facilitant son écoulement et en augmentant la cohésion de la couche superficielle du "sol" dunaire. Grace à une connaissance fine des processus et des sites gérés, à des techniques rustiques, économes et fiables, et à des interventions d’entretien répétées, l’ONF met en œuvre cette gestion qui respecte les processus naturels et vise à remplir simultanément plusieurs fonctions :

  • protéger l’arrière-dune en évitant les invasions sableuses ;
  • conserver des écosystèmes rares et originaux, paysages et lieux de vie recherchés. Les dunes "grises" par exemple sont un habitat prioritaire de la Directive européenne "Habitat, faune et flore" ;
  • participer à un accueil touristique raisonné ;
  • modérer l’érosion marine (le sable stocké dans l’avant-dune nourrit la plage pendant les phases d’érosion) ;
  • conserver un premier rideau d’absorption de l’énergie des houles pour protéger les zones basses rétro littorales.

Les milieux ainsi gérés, selon un principe favorisant les mosaïques d’habitats, sont mieux à même de réagir et d’assurer une résilience forte face aux aléas littoraux (érosion marine, submersion…). Les sites dunaires constituent des écocomplexes résultant d’une évolution biologique vieille de plus de 5.000 ans. La biodiversité y étant considérable, les gestionnaires doivent tout mettre en œuvre pour protéger les éléments les plus remarquables de notre patrimoine naturel collectif. La connaissance des particularités biologiques des milieux dunaires doit permettre, dans le cadre d’une gestion durable, d’assurer une meilleure conservation de ces espaces.

Une prise de conscience des nouveaux risques

Mais depuis le milieu du XXe siècle, les apports de sable s’amenuisent. Cette pénurie sédimentaire est due à l’épuisement des stocks sous-marins mobilisables et aux modifications apportées par l’homme dans le transport des sédiments par les fleuves (barrages, extractions, ouvrages). Les cordons dunaires subissent également l’augmentation de la pression des évolutions sociales (déprise agricole, essor démographique et touristique…). On assiste à une multiplication des enjeux sur les côtes : infrastructures, urbanisation, etc.

L’intensité et la fréquence des multiples tempêtes de la fin du XXe et du début du XXIe siècle (tempêtes Lothar, Martin, Klaus, Xynthia…) ont fait comprendre que les aléas littoraux pouvaient menacer bon nombre de biens imprudemment implantés trop près du littoral. Les dunes, avec leur capacité d’adaptation aux forçages météo marins, peuvent être des espaces tampons permettant une adaptation aux évolutions inéluctables des espaces littoraux.

En général, les réponses apportées en matière de gestion du trait de côte sont différentes selon les situations et les enjeux. Différentes options peuvent être retenues :

  • libre évolution des terrains littoraux ;
  • accompagnement des processus naturels ;
  • organisation du repli stratégique ;
  • maintien du trait de côte en réalisant des ouvrages de défense côtière.

En ce qui concerne les dunes domaniales, la politique adoptée mise sur le choix de la souplesse, qui implique la possibilité de translation vers l'intérieur des terres en cas d'érosion marine chronique. Ce recul éventuel peut se faire sans dommages si la largeur des espaces naturels d’arrière-dune est suffisante. Cette solution, même envisageable dans des secteurs où le cordon bordier est très réduit, peut permettre de redonner de la largeur au système dunaire et l’aider à mieux remplir son rôle de piège à sable. Simple, basée sur la connaissance des écosystèmes de référence préalablement établis, cette techniques favorise une mosaïque paysagère, comprenant les différents stades évolutifs, qui donne aux dunes domaniales une meilleure résilience face aux perturbations (naturelles ou anthropiques) et qui génère des paysages attractifs et variés.

Les solutions fondées sur la nature demeurent des réponses moins couteuses, adaptables, et sources de biodiversité. Face à des aléas inéluctables (érosion marine notamment), une gestion raisonnée des milieux dunaires permet de mettre en œuvre progressivement une adaptation du territoire, en concertation avec les populations. En accompagnant la dynamique naturelle, le contrôle souple doit favoriser la conscience du risque puisqu’il ne masque pas les effets des processus naturels inévitables.

La gestion dunaire doit toutefois s’appuyer sur une maitrise du foncier, car il est nécessaire de pouvoir disposer d’espaces d’accommodation pour organiser un recul maitrisé des dunes. C’est à ce prix que les écosystèmes peuvent s’adapter.

Les dunes à l’épreuve du changement climatique

À la rencontre entre la terre et la mer, le littoral est soumis aux aléas naturels du territoire dans lequel il s’inscrit. Il s’agit principalement de l’érosion du trait de côte, l’ensablement ou la submersion marine. Ces phénomènes sont liés à des événements météorologiques (tempête, cyclone, forte dépression et vent de mer) ou océanographiques (houle, marée, tsunami) d’ampleur très inhabituelle.

Les modifications générales telles que l’augmentation des températures moyennes, le changement de la pluviométrie, la potentielle augmentation des événements extrêmes (tempêtes, vagues de chaleur…) et l'élévation du niveau marin entraîneront une nécessaire adaptation des écosystèmes forestiers et dunaires littoraux.

Parmi les effets constatés et futurs liés au changement climatique, les dunes non boisées sont et seront impactées à plusieurs titres.

Pourquoi du pin maritime lors du reboisement ?

Pionnier dans ce milieu complexe, le Pin maritime est apparu comme une essence disposant d’un double intérêt économique. "Au-delà de son bois, le Pin maritime est plébiscité à l’époque pour sa résine, exploitée par la technique du gemmage jusqu’au milieu du XXe siècle" explique Loïc Gouguet, chargé de mission littoral national à l'ONF. La facilité de sa semaison représentait également un avantage considérable.

Au moment de la fixation du cordon dunaire littoral, la végétalisation est apparue comme le système le plus fiable. Au plus près de la mer, c’est l’oyat qui a été utilisé. Plus en retrait, il était primordial de miser sur une essence déjà présente par îlots, dont on connaissait les capacités à s’adapter aussi bien à l’air et au climat marin, qu’au sol pauvre et sableux. Le Pin maritime répondait à cette double exigence.

Le rôle de l’ONF aujourd’hui

L’aggravation des phénomènes d’érosion marine liée à l’évolution des événements extrêmes et à l’augmentation du niveau marin moyen va entrainer une perte de surface de terrains. Elle s’accompagnera également d’une reprise de l’érosion éolienne sur les littoraux sableux. Le contrôle de la végétalisation des cordons dunaires sera donc primordial pour se préserver de la remise en mouvement brutale des stocks de sable, menaçant l’arrière-pays (constitué en partie de forêts littorales) et éviter une perte de biodiversité.

Les risques de submersion des zones basses seront augmentés. On assiste déjà, lors de tempêtes, à l’envahissement de peuplements forestiers par la mer dans certaines iles du Centre Atlantique (Oléron et Noirmoutier en particulier).
L’élévation du niveau de l’océan pourra aussi se traduire par une remontée de la nappe d’eau salée dans les massifs dunaires, entrainant des dépérissements de la végétation fixatrice en place.
Face à ces défis, les techniques éprouvées basées sur le génie écologique sont susceptibles de permettre l’adaptation des écosystèmes aux évolutions prévisibles… sans compromettre leur adaptation aux conditions futures encore inconnues.

Les gestionnaires devront donc faire preuve de beaucoup d’observation et de pragmatisme pour maintenir la succession la plus complète des habitats dunaires, en suivant les évolutions des milieux naturels, et aussi d’humilité en acceptant parfois de perdre temporairement des faciès durant la translation inéluctable des cordons littoraux. Savoir gérer c’est aussi savoir s’adapter.