Épicéas : huit années de crise sous l’assaut des scolytes dans les forêts françaises

Plus de 110 000 hectares de peuplements d'épicéas ont été sinistrés depuis 2018, début de la crise. Face à ce phénomène amplifié par le changement climatique, les forestiers adaptent leurs pratiques et préparent dès aujourd'hui la forêt de demain.

Véritable ravageur, le scolyte a infesté, depuis le début de la crise il y a huit ans, plus de 110 000 hectares de forêt, publiques et privées confondues. Cela représente environ 20 millions de mètres cubes de bois. Une surface colossale, équivalente à près de six fois celle de Paris. Les régions les plus durement touchées sont le Grand Est, la Bourgogne-Franche-Comté et l’Auvergne-Rhône-Alpes. Dans ces territoires, la pullulation de l'insecte a provoqué des dégâts sans précédent : la quasi-totalité des épicéas de plaine, situés sous 800 mètres d’altitude, ont été décimés.

110 000
hectares

de peuplements d'épicéas sinistrés depuis 2018

20
millions de mètres cubes

de bois scolytés

Un défi pour l'ONF : agir vite face à la crise

Au-delà des chiffres, la crise des scolytes a d'abord imposé une urgence : récolter rapidement les arbres contaminés afin d'empêcher la propagation de l'insecte aux peuplements voisins. Dès les premiers foyers, l'ONF et les communes forestières se sont mobilisés pour limiter l'épidémie.

L'ONF a pris en charge les coupes et le débardage des bois scolytés, tandis que les élus des communes touchées ont facilité leur commercialisation et encouragé leur utilisation. Car si ces bois perdaient de la valeur sur le marché, ils conservaient intactes leurs qualités techniques.

arbres dépérissants à cause des scolytes
Forêt domaniale de Darney - ©Manon Genin / ONF

Un bois réutilisable dans l'éco-construction

En 2019, Aymeric Albert, aujourd’hui directeur commercial bois et services à l'ONF, soulignait déjà leur potentiel : « Un bois scolyté prend une coloration bleu-gris en raison de la présence d'un champignon inoculé à l'arbre par l'insecte. À la vente, cette coloration provoque malheureusement un déclassement. Mais la bonne nouvelle, c'est que ce bois ne perd aucune de ses qualités mécaniques ! Sa compression et sa résistance sont les mêmes que celles d'un bois sain, on peut donc en avoir le même usage. ». Preuve de son potentiel dans l'éco-construction : l'épicéa scolyté a été utilisé dans la réalisation du siège national de l'ONF. Une seconde vie qui démontre que ce matériau, malgré son aspect atypique, demeure une ressource de qualité pour des projets de construction durable.

Une crise toujours active dans le massif jurassien et les Alpes

Aujourd'hui, l'Auvergne-Rhône-Alpes et la Bourgogne-Franche-Comté restent les régions les plus touchées par l'épidémie. Les foyers les plus actifs se concentrent notamment dans le Haut-Jura, dans le département du Doubs. Pour Thibaut Imbert-Schmitt, responsable du pôle Administration des données et suivi des forêts à la direction territoriale Bourgogne-Franche-Comté de l'ONF, la crise est loin d'être terminée : « Dans le massif jurassien, depuis le début de la crise, les scolytes ont mis à nu entre 5 000 et 6 000 hectares de forêt publique. Aujourd'hui, les forestiers y relèvent encore de nombreuses attaques de scolytes. Des coupes sanitaires ont donc encore lieu afin de limiter les dégâts causés sur les peuplements d'épicéas. »

Si le rythme des attaques tend à ralentir, les volumes de bois récoltés pour des raisons sanitaires restent très élevés : « Au plus fort de la crise, entre 2019 et 2020, plus de 85 % des épicéas exploités étaient des arbres infestés ou dépérissant. Si cette part est désormais passée sous les 50 %, témoignant d'un ralentissement de l'épidémie depuis 2022, certains territoires restent fortement touchés. À Saint-Claude, les coupes sanitaires représentent encore 80 % des bois récoltés cette année, contre 40 % à Labergement-Sainte-Marie », explique le forestier.

Autre évolution marquante : la progression du ravageur vers les zones de montagne. Aidé par le changement climatique et l'augmentation des températures moyennes en montagne, le scolyte a pris de l'altitude et atteint les zones les plus hautes du massif jurassien et les Alpes (Isère, Savoie et Haute-Savoie). On constate en effet que les épicéas y sont désormais infestés, bien qu'ils soient dans une région où ils étaient bien adaptés et donc a priori plus résistants qu'en plaine.

Plus de 110 000 hectares touchés depuis 2018

À l'échelle nationale, le ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire estime aujourd'hui que 110 000 hectares de forêts d'épicéas ont été dégradés depuis le début de la crise en 2018.

Le dernier Mémento de l'Institut national de l'information géographique et forestière (IGN) confirme l'ampleur du phénomène. L'épicéa est désormais l'essence résineuse la plus prélevée en forêt française. En moins de dix ans, les volumes récoltés sont passés de 5,1 à 9,2 millions de mètres cubes, soit 18 % du volume total de bois prélevé en forêt. En forêt publique, 721 000 mètres cubes d'épicéas ont été récoltés entre les étés 2025 et 2026 pour des raisons sanitaires, soit un peu moins de 50% du volume total d’épicéas récolté annuellement. Preuve que la crise reste active malgré un ralentissement observé depuis 2022 (2,5 millions de m3/an d’épicéas coupés au pic de la crise entre les étés 2019 et 2021). Dans plusieurs massifs de l'Est de la France, les coupes sanitaires continuent d'ailleurs de représenter une part importante des volumes exploités.

Préparer la forêt de demain

Face à cette crise appelée à durer, la surveillance des massifs est désormais pleinement intégrée aux missions des forestiers de l'ONF. Grâce à un suivi régulier des peuplements, ils détectent plus rapidement les premiers signes d'infestation. Les arbres atteints peuvent ainsi être coupés sans délai pour limiter les risques de propagation.

Sur les zones les plus durement touchées, l'ONF a également engagé d'importants travaux de reconstitution forestière grâce aux financements de l'État dans le cadre du dispositif France Nation verte. L'enjeu est double : redonner vie aux paysages décimés tout en adaptant les forêts aux conditions climatiques futures.

Pour cela, les forestiers évaluent les essences les mieux adaptées à l'évolution du climat, aux sécheresses plus fréquentes et à la hausse des températures. Grâce à des outils prospectifs tels que Clim'essences, prenant en compte les projections du GIEC, ils peuvent identifier les essences forestières capables de mieux résister aux conditions attendues dans les prochaines décennies.

Au-delà du renouvellement des peuplements, l'ONF mise également sur le développement de la forêt mosaïque, une approche sylvicole qui favorise la diversité des essences et des structures forestières, préserve les zones humides et la biodiversité, maintient davantage de bois mort au sol et développe les réserves biologiques.

Pour Thibaut Imbert-Schmitt, cette diversification constitue l'un des meilleurs remparts contre les crises futures : « La solution la plus concrète et la plus adaptée pour lutter contre le changement climatique et prévenir de futures attaques de scolytes, c'est la forêt diversifiée. Les scolytes font partie intégrante de la biodiversité, il est normal qu'ils soient présents en forêt. Si les forestiers parviennent à diversifier les essences au maximum, le stock de bois sensible aux attaques de scolytes sera bien plus limité. Cela devrait éviter de futures crises comme celle que nous traversons encore aujourd'hui. »