Réserve biologique intégrale des Pitons rocheux de l'Armontabo
La réserve biologique intégrale des Pitons rocheux de l’Armontabo s'étend à l'ouest du fleuve Oyapock, qui constitue la frontière avec le Brésil et dont un réseau d'affluents parcourt la réserve. Cette situation en marge orientale du département lui confère une originalité biogéographique indéniable au regard des autres régions de Guyane, de par la présence d’espèces amazoniennes et d’espèces du plateau des Guyanes, les unes et les autres en limite d'aire de répartition.
La RBI correspond à la totalité de la forêt domaniale de l'Armontabo. Elle est en grande partie incluse dans la ZNIEFF de type 2 "Criques Noussiri et Armontabo" et abrite les deux ZNIEFF de type 1 "Piton rocheux de l'Armontabo" et "Pic du Grand Croissant". La réserve est contigüe au Parc amazonien de Guyane au sud, et distante d'une douzaine de kilomètres de la réserve naturelle des Nouragues au nord-ouest.
Eloignée de plusieurs dizaines de kilomètres de la zone littorale et de ses infrastructures, la RBI des Pitons rocheux de l’Armontabo constitue une très vaste zone de forêt haute encore préservée des pressions anthropiques. Elle est traversée par de grands cours d’eau (criques) en bon état écologique et ponctués de nombreux sauts (barres rocheuses et cascades). Elle abrite également une mosaïque de plus de 300 savanes-roches et inselbergs, pointements rocheux dispersés dans la forêt et pouvant la dominer de près de 150 m. Parmi eux, deux spectaculaires pitons se détachent : l’Armontabo et le Grand Croissant, culminant respectivement à 353 m et 308 m d'altitude.
Cette mosaïque de milieux naturels très diversifiés et rares pour certains, très préservés sur de grandes surfaces, permet une diversité remarquable de la flore et de la faune, avec une proportion importante d’espèces patrimoniales.
plus haut inselberg de la RBI
©Jacklyn Durrenberger / ONFHistoire
Au cours des millénaires passés, la forêt guyanaise a été parcourue et occupée de manière diffuse par les populations amérindiennes, qui ont modifié la végétation et les paysages en laissant des traces discrètes de leur passage. Ces influences passées peuvent expliquer la présence de certains peuplements forestiers, la fertilité de certains sols et la répartition particulière d'espèces de la flore. Elles peuvent aussi expliquer la dynamique des forêts de certaines zones.
Différents sites et vestiges archéologiques sont connus dans la réserve, situés le long des criques :
- Sites amérindiens de plein air, qui ne sont repérables que par la présence de tessons de poteries ou d’autres indices (cailloux de quartz, végétation particulière). Plus rarement, quand le milieu a été plus fortement transformé, ces sites se distinguent par une végétation rabougrie et lianescente ou par une végétation de type "vieille forêt secondaire".
- Polissoirs : vestiges les plus connus et les plus courants, ils étaient utilisés par les amérindiens pour façonner et polir leurs outils. Ils sont retrouvés sur les bancs de rochers des sauts des criques de grande ou moyenne importance et du fleuve Oyapock.
Les archives mentionnent la présence de carbets et habitations amérindiennes le long du fleuve Oyapock, à l’embouchure des criques Armontabo et Noussiri, bien qu’aucune trace n’ait été découverte lors des prospections des années 2000.
La colonisation et l'esclavage, au milieu du XVIIIe siècle, puis la découverte de l'or dans la deuxième moitié du XIXe siècle, n’ont pas généré d'implantation humaine pérenne sur le site de la future RBI. La seule activité notable identifiée est liée à l'exploitation du Bois de rose (pour la distillation de son essence aromatique), notamment sur la crique Noussiri, où les vestiges d’une distillerie ont été retrouvés.
©Jacklyn Durrenberger / ONF
Géologie
La réserve des Pitons rocheux de l’Armontabo a la particularité d’être située à 97 % sur des roches de types granitoïdes. Les substrats géologiques les plus représentés sont les granodiorite (46 % de la superficie), les diatexites granodioritiques (29 %) et les monzogranites (17 %).
Ces substrats sont à l’origine de la formation des inselbergs, véritables îlots rocheux au cœur du massif forestier. Ces formations géologiques très particulières proviennent d’une érosion différentielle laissant émerger une roche dure au milieu d’une roche plus tendre ayant été totalement érodée.
Outre cette originalité géologique, les inselbergs sont à l'origine d'une des principales richesses écologiques de la réserve. De nombreuses espèces végétales et animales sont inféodées aux habitats de falaises ou de savanes-roches, qui sont des mosaïques de roches nues, de formations végétales basses et de bosquets d’espèces arbustives, adaptées aux conditions extrêmes de chaleur, de sécheresse et de sols très superficiels. Habituellement très dispersés à l’échelle du département, ces milieux sont ici particulièrement abondants. Par ailleurs, ces pitons rocheux forment de véritables systèmes insulaires, refuges d’espèces présentes sous la forme de populations isolées et relictuelles. Cette particularité présente un intérêt scientifique important, conférant à la région un rôle de laboratoire pour comprendre l’histoire des forêts, avec l’opportunité d’aborder des questions fondamentales concernant l’évolution des espèces et des milieux.
Avec la vaste forêt domaniale de Régina-Saint-Georges voisine, la forêt de l'Armontabo constitue le plus grand massif sur roches granitiques (sans discontinuité géologique) de toute la "bande côtière" guyanaises. Mais contrairement à ces forêts voisines aux reliefs de collines, la RBI est associée aux deux tiers à une géomorphologie de plateaux, et secondairement à des collines et aux inselbergs avec leurs falaises.
©Jacklyn Durrenberger / ONF
Milieux naturels
Les forêts de plateaux de la RBI sont de différents types en fonction de la géologie, des reliefs et des milieux plus ou moins humides :
- Forêts marécageuses et marécages boisés (code 41.1 selon la typologie des habitats naturels de la Guyane)
- Forêts des reliefs multi-convexes et vallées jointives à Lecythidaceae et Caesalpinioideae (41.4)
- Forêts des plateaux à Caesalpinioideae et Burseraceae (41.5)
Dispersées au sein de ces forêts de plateaux, les forêts sur inselbergs et savanes-roches ont un intérêt patrimonial particulier. Elles présentent différentes variantes, la hauteur de la canopée diminuant à mesure que le sol s’amincit à proximité des affleurements rocheux. Un faciès très particulier du Piton de l’Armontabo est sa forêt sommitale, ouverte mais relativement haute pour ce type de situation.
Sur la roche, la forêt laisse place à des formations arbustives ou herbacées, ainsi qu'à des mares temporaires, habitats abritant tous des espèces particulières.
Outre les forêts et affleurements rocheux, la réserve est très riche de cours d’eau en bon état, formant un chevelu dense aboutissant à deux grandes rivières ponctuées de sauts importants, la crique Noussiri et la crique Armontabo. De cette variété d'importance et de faciès des cours d’eau résulte une diversité d'habitats aquatiques.
©Sophie Mear / ONF
©Jacklyn Durrenberger / ONF
©Jacklyn Durrenberger / ONF
©Kevin Pineau / ONF
Flore
La grande diversité de milieux et la présence d'habitats rares en Guyane mais particulièrement abondants dans la RBI ont permis d'y trouver une forte proportion d’espèces végétales patrimoniales, et ce malgré un effort de prospection encore très localisé et infime au regard de la surface de la réserve. 12 espèces protégées et 94 espèces déterminantes ont été trouvées.
Ces espèces remarquables sont principalement associées aux savanes-roches, inselbergs et falaises. Toutefois, les milieux forestiers recèlent également des espèces particulièrement intéressantes, liées à l’originalité biogéographique du massif. On peut citer Qualea amapaensis, espèce uniquement connue de quatre sites dans le secteur de la frontière Guyane-Amapa sur le haut Oyapock.
©Hélène Richard / ONF
inféodée aux sauts rocheux sur les rivières
©Jacklyn Durrenberger / ONFbroméliacée terrestre de savanes-roches et inselbergs
©Hélène Richard / ONFFaune
Comme pour la flore, les inventaires faunistiques réalisés dans la réserve sont encore très partiels et localisés. Ils montrent néanmoins, pour l’ensemble des groupes et des sites étudiés, une faune abondante et diversifiée, reflétant notamment une forêt mature composée de nombreux habitats et en bon état de conservation.
L’ensemble de la guilde des mammifères prédateurs est présent dans la RBI, avec notamment les grands félins et la Loutre géante. La pression de chasse semble faible sur les gibiers (oiseaux, ongulés) et sur les singes. Les cortèges de chiroptères sont particulièrement riches en espèces troglophiles, et les inventaires ont identifié notamment la présence de trois espèces de Pteronotus en sympatrie.
Pour l’herpétofaune, l’inventaire de certaines espèces a permis d’étendre de manière importante leur aire de répartition connue. Un cortège important de grenouilles de verre (Centrolenidae) a été mis en évidence, grâce à l'abondance de criques de taille moyenne.
L’avifaune est particulièrement diversifiée et comporte un nombre important d’espèces patrimoniales. Lors de la seule mission au Petit Croissant en 2023, 255 espèces d’oiseaux ont été recensées dont 48 patrimoniales. De nombreuses niches écologiques sont présentes, pour lesquelles chacun des cortèges est particulièrement complet : savanes-roches, inselbergs avec falaises, cours d’eau de taille variable, mais aussi milieux forestiers bien conservés et présentant une dynamique naturelle bien exprimée (avec de nombreux chablis, zones lianescentes, etc.). Cette mosaïque d’habitats rend la diversité d’oiseaux recensée sur la RBI tout à fait impressionnante.
espèce dont le morphe varie selon les régions de Guyane
©Kevin Pineau / ONFespèce nichant en falaises
©Kevin Pineau / ONF©Sophie Mear / ONF
un mustélidé
©Sophie Mear / ONFGestion
Même si le champ d'exploration reste immense, de nombreuses études ont déjà été menées par l'ONF et ses partenaires naturalistes et scientifiques en vue de la création de la RBI, dans le cadre d'inventaires pluridisciplinaires.
Le plan de gestion de la réserve prévoit de réaliser un plan d’inventaire complémentaire pour les zones encore non-étudiées et pour approfondir les connaissances sur les cortèges floristiques et faunistiques de la réserve et plus généralement de la Guyane. La RBI est un terrain d’étude privilégié, étant très peu impactée par les activités anthropiques et située dans un secteur biogéographique particulier.
En complément du développement des connaissances, qui constitue la composante principale de la gestion de la réserve, la sensibilisation du public et l’étude de la fréquentation sont des actions prévues afin de prévenir les impacts que pourrait avoir une fréquentation insuffisamment maîtrisée. Parmi les pressions susceptibles d'affecter la réserve, on peut citer l’introduction accidentelle d’espèces exotiques envahissantes ou les prélèvements excessifs de faune ou de flore, en particulier sur les sites fragiles que sont les bords de sauts et les savanes-roches.